L'intercompréhension, un autre catalyseur du dialogue planétaire

Intervention de Jean-Pierre Chavagne du 29 septembre 2016 à Natal, dans le cadre du II Colóquio Internacional de Intercompreensão entre Línguas Românicas: formação e práticas de inserção.

Introduction

Je me propose aujourd'hui de vous faire partager ma conviction que l'intercompréhension est digne d'être présentée comme une pratique dont l'internet ne peut se passer pour être vraiment un lien entre les humains, ce qui signifie aussi que l'internet est un puissant levier pour l'intercompréhension. Actuellement, les possibilités de dialogue offertes par l'internet ne sont pas aussi planétaires qu'il n'y paraît parce que les échanges y sont trop glottocentrés. Beaucoup de langues sont présentes sur le web mais les interactions se font massivement entre des personnes d'une même langue. Il est logique de penser que l'intercompréhension apportera une facilitation des échanges interlinguistiques, et notamment avec la pratique connectiviste et institutionnelle dont Miriadi sera ici donné en exemple. Le monde a beaucoup changé depuis que l'homme a donné le langage à des machines, et les moyens d'apprendre les langues ont évolué, mais les institutions proposent toujours très majoritairement un ancien modèle que nous pensons inadapté. Dans un tel contexte, l'intercompréhension prend encore davantage de sens parce qu'elle vient de quelques décennies d'expériences et de réflexions et qu'elle est potentiellement un facteur de changements.

Une base solide

Les travaux sur l'intercompréhension ont déjà une histoire. Depuis maintenant plus d'une trentaine d'années, une mouvance s'organise pour faire entrer le plurilinguisme et l'intercompréhension dans les systèmes éducatifs institutionnels. Pendant les années 1980, des liens se sont tissés entre des personnes qui çà et là dans le monde entretenaient la conviction que quelque chose n'allait pas dans l'enseignement des langues et qu'il fallait trouver d'autres voies. Tout ce temps, et sûrement bien plus de temps encore, est nécessaire pour faire avancer de telles idées. Aujourd'hui on peut mesurer le chemin parcouru et constater que cette mouvance s'est structurée et a donné une histoire au plurilinguisme dans l'éducation. Nul doute que nous ayons encore beaucoup de chemin à faire, mais la courte rétrospective qui suit ne peut que nous donner du courage, parce qu'il en faut souvent dans un milieu qui n'est pas toujours prêt à nous entendre. Je voudrais donc avant d'entrer dans mon sujet rappeler notre dette aux précurseurs, nos principaux soutiens, et redonner la vision d'ensemble que nous avons progressivement adoptée au fil des années.

Précurseurs

Les idées que nous agitons aujourd'hui ont été exprimées, synthétisées à partir d'autres travaux, et portées par des chercheurs aujourd'hui disparus, que certains d'entre nous ont connus et avec lesquels ils ont travaillé. Je vais très rapidement parler d'Eric Hawkins (1915-2010), de Louise Dabène (1934-2013), de Claire Blanche-Benveniste (1935-2010), et de Jørgen Schmitt Jensen (1931-2004). Eric Hawkins est un britannique qui a su lancer la dynamique de l'éveil aux langues sous le nom de “awareness of language” dès les années 1980. On peut le lire aujourd'hui avec profit. Jørgen Schmitt-Jensen, danois, a fait profiter les langues romanes de sa connaissance des pratiques scandinaves, et le projet dont il a été le coordinateur, Intercommunication romane, a donné un livre, Comprendre les langues romanes, dont la lecture nous est très utile. Claire Blanche-Benveniste, plus connue pour ses travaux en linguistique sur les corpus de langue parlée, a, elle, coordonné un projet qui a produit un CD-Rom et une méthode livresque d'apprentissage simultané de quatre langues romanes par les textes de la presse, sous le nom d'EuRom4. Aujourd'hui, ses continuateurs ont publié EuRom5. Louise Dabène, a été la première chef de file d'une série de projets, commencé par Galatea, et qui a mené au projet Miriadi. D'autres précurseurs, du côté de la recherche scientifique, avaient ouvert la voie un siècle plus tôt. Il s'agit des universitaires allemands du 18e siècle, et particulièrement de Friedrich Diez, qui est le fondateur de la romanistique.

Soutiens

En matière de soutiens, stratégique, logistique et financier, nous ne serions pas là et nous n'en serions pas là sans l'aide d’organismes qui nous ont fortement encouragés, et aidés financièrement. Je veux bien sûr citer la Commission européenne, mais aussi la DGLFLF, l'AUF et l'Union Latine, ces deux derniers nous ayant amenés plusieurs fois au Brésil, et en Afrique pour animer diverses formations. Le SCAC (Service français de Coopération et d’Action Culturelle) nous a aussi aidé ici au Brésil en finançant la présence à des colloques brésiliens de certains d'entre nous. Ajoutons aussi l'OIF (Organisation internationale de la francophonie) qui a financé et organisé des rencontres sur l'intercompréhension et a notamment mené à bien deux MOOC sur l'intercompréhension (qu'elle a appelé CLOM).

Structuration

Au fil du temps, nos idées et pratiques se sont structurées jusqu'à l'éclosion du concept d'approches plurielles, qui réunit éveil aux langues, intercompréhension, didactique intégrée, et interculturel. Nous devons cette proposition à Michel Candelier (2008). Il est utile de rappeler que le plurilinguisme n'est pas que la liste ou la juxtaposition de plusieurs langues mais repose sur l'idée que l'ensemble des langues constitue un continuum et un archisystème complexe dans lequel toute personne qui utilise plusieurs langues le fait dans cet esprit, sans frontière entre les langues, sans le glottocentrisme dont l'enseignement institutionnel des langues fait preuve jusqu'aujourd'hui.

Définitions

Rappelons aussi que l'intercompréhension est la pratique qui consiste à réussir à dialoguer avec des personnes qui n'utilisent pas la même langue que nous. Je m'appuie aujourd'hui sur une définition très large de l'intercompréhension selon laquelle il peut y avoir intercompréhension quand les langues ne sont pas apparentées, et aussi quand les interlocuteurs recourent à des technologies de la compréhension, telles que les traducteurs automatiques. Cette définition tient donc en deux mots : dialogue réussi. Pour nous ici, et particulièrement pour ceux qui pratiquent l'intercompréhension en ligne et en réseau de groupes, l'intercompréhension est une approche pédagogique pour l'enseignement des langues et elle occupe une place de choix parmi les approches plurielles parce qu'elle contient un peu des trois autres approches. Un dialogue en intercompréhension est toujours un dialogue interculturel, l'intégration y est un fait puisque nous contemplons les langues dans leurs relations entre elles, et il y a toujours éveil aux langues, à tout âge, ne serait-ce que par l’accroissement de la culture linguistique de tout praticant de l'intercompréhension. L'intercompréhension, c'est le profit tiré de la diversité par laquelle le dialogue est stimulé, et par le refus de la disjonction des langues. Moins on se ressemble et plus on est censé avoir de choses à se dire pour peu qu'on se mette à agir ensemble. C'est cet esprit qui sous-tend les formations que nous organisons sur Miriadi.

Catalyseurs

Un catalyseur est, en biologie, une substance chimique qui accélère des transformations. Ce catalyseur peut être un enzyme, et à l'exemple de ce qui se passe dans notre corps, le monde vit des transformations grâce à des "enzymes" tels que l'internet et notamment le web. Pour nous un autre catalyseur s'y ajoute et c'est l'intercompréhension, et plus largement le plurilinguisme, encore trop peu à l’œuvre aujourd'hui. Je prends la métaphore biologique du catalyseur parce que dans les transformations où il joue un rôle, un catalyseur n'est pas l'essentiel, il n'est là que pour permettre qu'il se passe quelque chose. Et aussi bien avec le web qu'avec l'intercompréhension, il peut se passer quelque chose qui n'arriverait pas sans eux, et qui donne au dialogue une dimension planétaire, et mène vers une conscience planétaire.

Dialoguer

Dialoguer, ça s'apprend et ça apprend. Le mot dialogue est ici essentiel et doit être compris comme un apprentissage du dialogue aussi bien que comme l’instrumentation du dialogue dans un but formateur. Le dialogue en pédagogie s’inscrit dans une très longue tradition : le dialogue peut être rattaché à la dialectique et à sa très ancienne tradition en philosophie. Il s’agit pour nous de valoriser la pratique d'une nouvelle dialectique, qui serait une pédagogie par le dialogue authentique en ligne, principalement par un dialogue entre pairs. A l'écrit comme à l'oral, si on veut agir ensemble, il faut pour cela apprendre à le faire et c'est seulement en le faisant qu'on apprendra. Pour agir en société, ou tout simplement pour vivre, il faut donc se former à l'interaction, à la conversation ou au débat, pour ne pas faire de nos rencontres des monologues en parallèle. Le débat s'apprend par exemple, il lui faut une ouverture, un tour de paroles, une clôture, en plus d'une finalité. Ce n'est qu'au prix d'un apprentissage que le dialogue sera un puissant catalyseur, en apprenant donc à l'utiliser et en l'utilisant.

Quelle planète ?

Planétarisation de l'humanité

Le sommet de Rio en 1992 et les réunions qui ont suivi, cherchant à résoudre les problèmes environnementaux, illustrent la nécessité d'un dialogue planétaire. Pour la première fois dans l'histoire du monde, des engagements contraignants sur le plan économique étaient pris par l’ensemble des pays, du nord comme du sud, à l'issue des échanges entre leurs représentants.  Bien sûr on peut regretter que ces engagements n'aient pas eu d'effets suffisants, mais le travail de dialogue continue aujourd'hui et la conscience planétaire tend à se généraliser. D'autres réunions ont suivi et nous en sommes aujourd'hui à la COP 22. Les problèmes du monde ne sont pas tous résolus mais on peut croire que le monde change positivement quand l'humanité dialogue. L'internetisation est déjà un phénomène plus impressionnant que l'alphabétisation. Il faut considérer que l'alphabétisation et toutes les pratiques de lecture ont profité et profitent aussi aux analphabètes, qui vivent sur la même planète que les lettrés, de même que l'internetisation va bien au-delà des utilisateurs directs de l'internet. L'internet participe donc à l'alphabétisation mais a ainsi des retombées sur la vie des personnes qui ne naviguent jamais sur internet. Bien sûr tout n'est pas positif et l'internet peut être la meilleure et la pire des choses, ce qui, pour nous éducateurs, est un argument pour nous y intéresser et tenter maintenant de contrer les aspects négatifs dont je vais donner quelques exemples en parlant des réseaux sociaux.

Réseaux sociaux

Facebook, Twitter, Google, WhatsApp et autres gafamoïdes1 occupent le terrain et leur popularité leur sert de caution, de label de qualité, qu'ils n'ont nullement. Ils occupent aussi le temps et l'esprit de leurs utilisateurs et capitalisent leurs données personnelles à des fins commerciales. Ce n'est pas dans cette voie-là que nous sommes. Par leur superficialité, et leur cupidité, ils nuisent à l'image du web plus qu'il ne lui profite. C'est le côté négatif du pharmakon, que le philosophe Éric Sadin appelle tour à tour «l'économie de la donnée", "le libéralisme numérique" et "l'industrie de la vie" 2. La prise de conscience est faite et peut-être un jour faudra-t-il interdire les profils même sur des sites comme les nôtres.

Autre aspect très significatif pour nous : les réseaux sociaux sont moins planétaires qu'il n'y paraît. Ils s'organisent majoritairement par langue et par zone géographique restreinte. On se souvient par exemple que lorsqu'Orkut existait, il était très majoritairement utilisé au Brésil, et qu'il a fini par être fermé à cause de dérives et d'abus dont se rendaient coupables ses utilisateurs. Et si Facebook est utilisé partout, les interactions se font très majoritairement de façon géocentrée et glottocentrée. Si les utilisateurs des réseaux tels que FaceBook observent l'ensemble de leurs «amis», ils verront qu'ils sont groupés géographiquement et parfois (le plus souvent) dans une seule zone linguistique. Il semble qu'aucune étude ne nous dise précisément l'ampleur du phénomène ni son évolution. Il semble bien que l'internet ait créé une sorte de cybercommunautarisme, particulièrement atomisé, ce qui me parait rendre plus vif le besoin d'y apprendre le débat, et de le faire en intercompréhension.

Un autre problème crucial des réseaux sociaux, c'est qu'il s'y développe un autre centrisme qu'on pourrait appeler l'idéocentrisme. Nous y avons tendance à échanger avec des gens qui sont déjà plus ou moins de notre avis. L'ambition des réseaux sociaux n'est pas de former au débat. Il s'y produit un sorte d'enfermement qui peut mener à la radicalité. Les réseaux sociaux sont un ferment idéal pour le complotisme. Mais le défaut le plus fréquent que je constate dans ces échanges sur les réseaux sociaux, c'est la superficialité, Convenons que tout ça n'est pas très formateur.

Parcellisation

Il y a aussi parcellisation, segmentation de l'espace réel et de l'espace virtuel par la nouvelle fonction des navigateurs qui filtrent les informations qu'ils vous donnent en fonction de vos recherches antérieures. Cette parcellisation par filtration tend à nous regrouper sur des critères sémantiques, donc culturels. Dans un milieu comme le nôtre où on parle de holisme, il est important de se représenter le monde dans lequel nous vivons et le rôle que jouent nos activités et nos actions. Quand Marshal Mac Luhan a parlé de « village global », qui peut se dire aussi « village planétaire » c'était en 1967. Et on n'y est pas encore arrivé. Ce n'est d'ailleurs pas un but obligé parce que cette notion est autant positive que négative. Notamment, elle contient le risque de nivellement des cultures.

Uniformisation

D'une planétarisation on peut donc craindre une uniformisation. Justement, l'intercompréhension et plus largement le plurilinguisme nous protègent de certains aspects linguistiques et culturels de cette menace d'uniformisation, dont on sait qu'elle détruirait des modes de pensées et des diversités plus profondes. L'intercompréhension va bien dans le sens d'une volonté de différenciation naturelle chez l'homme : il n'y a qu'à voir comment chacun même à l'intérieur d'un seul pays, cherche à souligner les particularités de sa terre natale, au Brésil comme ailleurs.

Incertitudes

La force néguentropique de l'intercompréhension fait qu'on a besoin d'elle, comme de tout ce qui peut réduire cette incertitude de l'avenir du monde, qu'on apelle entropie. Une illustration de l'entropie cette phrase de José Luis Peixoto : « Depois de tanto horror que ultrapassamos, guerras mundiais e genocidios, parece ser a primeira vez que não sabemos o que fazer.”3 Paradoxalement, Michel Serres voit un monde qui s’apaise et où il n'y a jamais eu aussi peu d'homicides, malgré les faits que les médias apportent jusqu'à nous. Ce monde où nous vivons est inévitable et risqué, mais on en est de plus en plus acteur et de plus en plus conscients, surtout après Snowden (2013) et après Wikileaks (créé en 2006, premières révélations en 2010). De grands changements sont à l'œuvre dans lesquels évidemment nos pratiques de formation peuvent jouer un rôle de régulateur, et l'intercompréhension telle que nous la pratiquons me semble aller précisément dans ce sens.

La Toile

Le web n'est pas l'internet

Le nom de web est donné à l'ensemble des documents accessibles reliés entre eux par l'hypertexte ou affichables dans un navigateur. La toile est formée par tous les liens hypertexte. L'internet est une nébuleuse beaucoup plus vaste, et désigne essentiellement la partie technique, matérielle, qui abrite, notamment le web, mais aussi beaucoup d'autres contenus dont le web n'est pas le support. L'internet est en fin de compte l’infrastructure nécessaire au web. Ce dont on ne se rend pas forcément compte en navigant, c'est que ce web est en danger parce que il fait la convoitise des marchands qui rêvent de le privatiser et d'en faire payer les services. Le World Wide Web Consortium, abrégé en W3C, a réussi jusqu'ici à l'éviter. Faire un bon usage du web en étant vigilant d'un point de vue éthique est sans doute une façon de contribuer à la survie du web ouvert.

La distance et le web

Du temps de la poste, on parlait d'enseignement à distance. Nous continuons à voir le mot distance utilisé à propos de nos formations sur le web, mais uen façon de considérer le phénomène est de constater qu'il abolit la distance. A 1 m ou à 10000 km, la transposition du dialogue sur le web produit la même chose, une extériorité du message qui devient « réticulaire, rémanent, réplicable, disséminable ».4 L'espace du web n'est pas de l'espace, ou alors virtuellement, il n'en a que certaines vertus, il est symboliquement un endroit, mais n'a rien à voir avec l'espace métrique où la distance existe. Le soleil ne se couche jamais sur le web, dit-on. Nous avons tous eu une pratique intensive du courrier électronique, nous glissons actuellement vers le web, d'où la nécessité de bien le connaitre.

Nos principes pédagogiques

Nous partons de la difficulté à enseigner et à apprendre les langues dans les systèmes scolaires où la plupart du temps, on se garde bien de communiquer avec des natifs, bien que déjà Eric Hawkins le recommandait comme une évidence dans les années 1980. (note)

Quelques principes

Au fil de 13 années d'échanges dans des formations en ligne, nos pratiques pédagogiques ont fait apparaître des principes dont aucun n'est totalement incontournable, si ce n'est l'usage de deux langues au moins dans chaque formation. Mais le premier caractère est la flexibilité et la variabilité des formations en durée, en contenu, comme en scénarisation pédagogique d’une façon générale. Mais, « en principe » :

  • le travail se fait en ligne, y compris la majeure partie du travail en présence ;
  • le type de dialogue, c'est le dialogue en intercompréhension, avec au minimum deux langues ;
  • on constitue des équipes locales en début de formation, qui travailleront en présence et en ligne, souvent les deux en même temps ;
  • on constitue des groupes de travail pendant la formation, chaque groupe de travail étant composé de membres de différentes équipes locales ;
  • on réalise en fin de formation une œuvre finale collective, ou plusieurs, et en général il s'agit de publications en ligne.

La possibilité doit rester entière d'inventer des scénarios nouveaux. Deux actes, le « comprendre » et l'« apprendre »5 sont les deux piliers de l'intercompréhension : ce n'est pas ma langue mais je m'efforce de la comprendre à l'aide de ce que je connais et j'apprends en vue d'une nouvelle rencontre. Fidèles à ces bases, comprendre et apprendre, nous allons vers une diversification des formations dans le sens de l'adaptation au public et même à la personne en formation, au nom de son droit à l'individuation. On a actuellement tout ce qu'il faut pour faire un MOOC qui serait un échange de savoirs, mais aussi tout pour faire des expériences plus modestes en nombre de personnes en formation, et qui peuvent durer de quelques heures à plusieurs mois . Le site Miriadi propose une recherche-action dynamique : oser des formations nouvelles et les insérer dans les cursus existants.

La dimension sociale de ce type d'apprentissage est évidente. Elle repose sur le principe qu'apprendre, c'est comprendre et être compris. Ce faisant, nous nous fondons plus sur les ressemblances que sur les différences, et ce simple point de vue rassemble plus qu'il ne divise.

Déplacement conceptuel

L'intercompréhension déjà en elle-même demande un premier déplacement conceptuel, un premier changement de paradigme. Quelques mythes qui ont la vie dure sont à laisser de côté pour pratiquer l'intercompréhension. Je ne citerai que le mythe locuteur natif, et je vous renvoie au travail d'Helena Sá dans ce colloque (note ou lien). Mais le travail horizontal en réseau de groupes et en ligne demande un deuxième abandon de conceptions. Agir sur les conceptions est notre levier. Une conception est faite de croyance, sentiment, opinion, représentation, et elle engendre des habitudes, des réflexes (Giordan, 1998). Ainsi aussi la conception qu'on a de l'internet et du web nous conditionne.

Giron institutionnel

Il est aussi logique de d'interroger sur les conceptions que nous avons sur les rôles des institutions et de leurs enseignants. Bien que les institutions soient criticables, particulièrement en matière d'enseignement des langues, nous ne voulons pas nous éloigner de nos instititions scolaires et universitaires, parce que l'enseignant est bien le centre de notre pédagogie dans le sens où il est médiateur, déclencheur, éveilleur, intermédiaire, qu'il écoute, qu'il contraint, qu'il motive, qu'il met en scène, ainsi que le dit André Giordan lorsqu'il présente le modèle allostérique (1998). L'enseignant peut le faire dans le sein de nos institutions où il a un public tout trouvé. C'est aussi dans ce sens de médiateur que Reuven Feuerstein (disciple de Piaget), pour qui la médiation induit le changement, entend le rôle de l'enseignant. Ce qui est évident aussi, et très pratique, c'est qu'il est beaucoup plus naturel de mettre en contact des personnes éloignées sur la planète au cours de projet pédagogiques institutionnels que dans toute autre forme privée livrée à l'initiative individuelle. Nous tenons donc à rester dans le giron institutionnel qui est pour nous un levier logique de ce dialogue planétaire.

Réseaux

Nous nous sommes organisés en réseau international, le réseau Miriadi, pour rendre plus facile encore les projets pédagogiques plurinationaux et plurilingues. Je voudrais m'arrêter un moment sur la notion de réseau. Le réseau lui-même est un objet d'étude et de recherches et cette science des réseaux porte un nom, la diktyologie6.

Nous n'avons pas inventé le réseau humain. Les réseaux humains ont toujours existé et grâce au web il en existe aujourd'hui beaucoup d'autres7. Un réseau de professionnels est une sorte de « collège invisible », avec des interactions existent entre individus situés à distance les uns des autres. Les collèges invisibles sont une très ancienne façon pour les savants de travailler en lutant contre leur isolement, incluant des voyages, mais surtout de la correspondance. L’interactivité du réseau facilite le travail de chacun et les réalisations collectives. Il serait difficile de réunir fréquemment des chercheurs et des enseignants éloignés non seulement spatialement mais aussi culturellement et économiquement. Rien n'empêche les membres du réseau de se rencontrer et de goûter les joies de la convivialité, mais le travail en présence n'est pas obligatoirement plus efficace et n'est pas suffisant. Le réseau ne signifie pas que ses membres sont d'accord entre eux. Le débat, et même le conflit, sont des formes d'interactivité du réseau, lequel n'a pas à proprement parler de hiérarchie structurelle.

En plus des réseaux humains, on peut voir des réseaux partout. La structure en réseau est la fractale de la représentation de notre «système Miriadi» : tout y est réticulaire, de l'apprentissage jusqu'au dispositif global, en passant par les langues elles-mêmes. Non seulement les internautes, mais aussi les ordinateurs et les contenus sont en réseaux : l’hypertexte est plus proche de l'esprit humain que ne le sont des livres sur une étagère ou tout classement alphanumérique de documents.

Nous avons choisi de mettre à l'honneur aujourd'hui l'Amérique Latine en marquant cette journée comme la création de son réseau latino-américain d'intercompréhension. Et ce sera la première structuration géographique au sein de Miriadi, ce qui à la fois logique et juste. L’Amérique latine est douée pour l'intercompréhension. Elle l'a prouvé. Les conditions linguistiques sont idéales d'un point de vue pédagogique : un apprentissage de l'anglais en échec relatif, deux langues majoritaires très proches, la présence des langues indiennes.

Le site Miriadi

Le site Miriadi, issu du projet Miriadi, rassemble des contenus visibles pour tout internaute parmi lesquels des ressources pour l'enseignement. Certains autres contenus sont partiellement à accès réservé dans les autres parties du site, l'espace de formation et l'espace du réseau, mais le principe dominant est de produire des échanges et des documents ouverts, tou en restant attentifs aux problèmes de confidentialité devenus très sensibles aujourd'hui.

Les formations en intercompréhension et en réseau de groupes qui s'y déroulent dans un espace de travail en commun en ligne sont bien sûr le cœur du site et la raison principale qui a présidé à sa réalisation. Ces formations ont un caractère polymorphes et autorisent des expériences pédagogiques trés variées.

Le réseau Miriadi se présente techniquement comme une session de formation permanente et rassemble un nombre croissant de chercheurs, de praticiens et d'autres personnes, regroupées en équipes locales et en groupes de travail. L'un de ces groupes de travail est l'association APICAD qui a pour but de maintenir le site et de le faire évoluer aves les progrès du web, tout en dynamisant les échanges au sein du réseau dont une des fonctions est de créer de nouvelles sessions de formations, en ayant le souci d'ouvrir l'intercompréhension à des types de publics nouveaux et en incluant de nouvelles langues. C'est dans cet esprit que se fonde aujouurd'hui le réseau latino-américain d'intercompréhension, qui est l'un des groupes de travail de notre réseau.

Conclusion

Je suis convaincu que nous sommes sur la bonne voie, que notre approche de la compréhension, dans sa philosophie, est de nature à rendre le monde meilleur. Ce site Miriadi n'est pas notre but mais un passage vers ce monde, le meilleur chemin que nous ayons trouvé. Nous voulons mettre les humains en dialogue et à travers eux les sciences en dialogue et la pensée en recherche collective. Nous voulons une « critique en acte » (Antoine Burret, Lyon 2). Quel est notre rapport au monde qui vient ? L'enjeu est limité et réaliste. C'est un enjeu éducatif et culturel. C'est celui de permettre à un plus grand nombre de personnes d'opérer le changement conceptuel qui va leur ouvrir les joies de l'interculturel vécu, et d'ajouter dans le monde une plus grande cohérence à cet immense réseau qu'est l'humanité. J'espère ainsi avoir contribué à donner un supplément de sens à l'intercompréhension, qu'il ne me semble pas possible de refuser d'associer au web, la Toile de Serge Abitboul dont je reprends les paroles confiantes : « Il n’est pas possible, ni souhaitable, de renoncer à la Toile comme il n’a pas été possible de refuser l’écriture ou l’imprimerie. Et malgré tous les écueils de la Toile, je veux continuer à croire qu’elle participera à féconder un meilleur futur. »8

Bibliographie

  • BOGANTES, Claudio. Prof. Dr. Phil. Jorgen Schmitt Jensen in memoriam. Filologia e Linguística Portuguesa, Brasil, n. 7, p. 209-212, aug. 2005. ISSN 2176-9419. Disponível em: . Acesso em: 13 aug. 2016. doi:http://dx.doi.org/10.11606/issn.2176-9419.v0i7p209-212.
  • CANDELIER, Michel, Approches plurielles, didactiques du plurilinguisme : le même et l’autre, Les Cahiers de l'Acedle, volume 5, numéro 1, 2008 : http://acedle.org/old/IMG/pdf/Candelier_Cah5-1.pdf
  • FEUERSTEIN, Reuven (2008): La Pédagogie à visage humain. Paris: Le bord de l'eau. (ver http://www.inrp.fr/biennale/8biennale/contrib/longue/463.pdf)
  • GIORDAN, André,(1998) Apprendre ! Belin.
  • MATHIAS, Paul, (2009) Qu'est-ce que l'internet ?, Vrin.
  • Intercompréhension, brochure de la DGLFLF
  • Approches plurielles, brochure de la DGLFLF
  • Intercomprehension, Documents de la commission européenne (en anglais)
  • 1. Gafamoïdes : tout ce qui ressemble aux GAFAM (Google, Amazon, Facebook, Apple, Microsoft).
  • 2. Le Monde du jeudi 22 septembre 2016.
  • 3. « Après tant d'horreurs auxquelles nous avons survécu, guerres mondiales et génocides, on dirait que c'est la première fois que nous ne savons pas quoi faire. ” Opinião, Notícias Magazine, 31 de julho de 2016, a propósito dos atentados dos djiadistas.
  • 4. Inspiré de Paul Mathias (2009), p. 38-39.
  • 5. « Comprendre » et « apprendre » substantivés à la manière d'André Giordan (1998).
  • 6. Voir cet article sur une intervention de Paul Mathias (consulté le 11 septembre 2017).
  • 7. A titre de comparaison : le site de telabotanica, 30000 membres après 16 ans d'existence, 3 informaticiens, 12 salariés, un budget annuel voisin de 350000 euros.
  • 8. Serge Abitboul, leçon inaugurale au collège de France  (dans sa conclusion).